Aude de Kerros a propos de l''art contemporain'

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Aude de Kerros a propos de l''art contemporain'

Message par carolus le Lun 16 Aoû 2010 - 12:45

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Re: Aude de Kerros a propos de l''art contemporain'

Message par Thierry Marié le Lun 13 Sep 2010 - 13:52

Ce texte d'Aude de Kerros est un des premiers que j'ai publiés sur mon site. Je trouve très pertinente sa thèse selon laquelle ce qu'on appelle Art contemporain (au sens idéologique et non chronologique) est "autre chose" que ce qu'on entend communément par Art.


Art contemporain : l’inéluctable schisme

Par Aude de Kerros

« Ce qu’on appelle en France la crise de l’art contemporain a aujourd’hui quinze ans… Elle a abouti à une reformulation de son contenu théorique, dans l’espoir d’échapper à ses logiques totalitaires et désormais la doxa proclame « tout est possible, même la peinture ».

On se souvient du début de la crise de « l’art contemporain ». Elle coïncide avec la chute du mur de Berlin à l’automne 89 et celle du marché de l’art au début de 1991.

Le premier événement ruine l’utopie du progrès, fondement d’avant-garde en art, le deuxième, lié au crack boursier met à mal le seul critère de valeur de l’art dit « contemporain » : sa côte. Après l’euphorie exceptionnelle du marché de l’art des années 80 qui avait permis à tous les artistes de vivre qu’ils soient ou non contemporains, c’est le désarroi et le doute. Les praticiens de « l’A.C. », privés de marché, vont trouver refuge dans les Institutions pour survivre.

Ils se proclament alors plus que jamais les tenants du seul art légitime alors que les artistes sans label contemporain vont être livrés à eux-mêmes, la mévente leur donnera le temps de réfléchir.


L’origine de la crise : deux définitions du mot « art »

Ce débat est surtout français, circonscrit au milieu de l’art, il a lieu en vase clos dans des publications confidentielles, la presse quotidienne n’en parle presque pas et la télévision non plus. Le milieu de l’art et le public avait mis du temps à concevoir qu’il existât, depuis les années soixante, deux définitions du mot art, l’un « moderne », dont la primauté de la forme, abstraite ou non, et l’autre « contemporain », fondé sur la primauté du concept, nommé ainsi après 1975 par le milieu prescripteur...(...)...

On a cru dans ce pays (en France), presque jusqu’aux années 90, qu’il y avait un art réactionnaire et passéiste fait par des artistes « de droite », et un art avant-gardiste et créatif fait par des humanistes de gauche...(...)... L’art contemporain et ses transgressions avaient pour mission, c’était son mythe et sa légitimité, de subvertir la société afin de hâter la Révolution, inscrite pompeusement dans le programme de l’Union de la Gauche au pouvoir.

L’expression « avant-garde », devenue obsolète aux Etats-Unis dès 1975, avait toujours cours en France en 1981. Ainsi une fois François Mitterrand élu, les « luttes » continuèrent à l’abri du Ministère de la Culture où la lumière remplaça les ténèbres. C’est ainsi que, paradoxalement, les artistes conceptuels consacrés depuis 20 ans en Amérique, devinrent les artistes officiels du Ministère et le symbole du progressisme et de la modernité de la Gauche française...(...)...


Théoriciens, critiques et sociologues

En France, la crise suscite trois types d’attitudes : celles des « critiques », celles des « théoriciens », celle des « sociologues »...(...)... On observe cependant que les artistes ne participent pas de façon visible à la querelle.

Les « critiques » : Les critiques font l’état des lieux, beaucoup sont membres de la fonction publique et connaissent la réalité de l’intérieur ; ils s’alarment de l’existence d’une bureaucratie de l’art. C’est le cas notamment de Marc Fumaroli, de Michel Schneider, de Benoît Duteurtre. L’expérience américaine de Jean-Louis Harouel lui permet de décrypter le phénomène de la contre-culture. Jean Clair travaille à la clarification de l’histoire de l’art du XX° siècle et démontre que l’art continue à l’ombre du non-art. Jean-Philippe Domecq souligne l’arbitraire, l’absence de critères, mais aussi l’obligation stérile du nouveau qui étouffe l’art contemporain.

Les « théoriciens » : Rainer Rochlitz, Jean-Marie Schaeffer, Yves Michaud, etc…, ont des propos critiques qui ressemblent en partie à celles évoquées plus haut : trop d’interventions de l’Etat et un manque de critères d’appréciation, mais à leur différence, ils désirent faire évoluer la théorie de l’art contemporain. Ils ont lu les écrits doctrinaux américains, connaissent bien les philosophes de la “french theory″, Foucauld, Lyotard, Derrida, Deleuze, consacrés par les universités américaines. Tous cependant considèrent la disparition de la finalité révolutionnaire de l’art comme une grande libération...(...)...

Chaque artiste énoncera désormais ses propres lois ! Même la peinture sera admise, sous condition que l’on ne la fasse pas en cherchant beauté et harmonie par le moyen d’un savoir et d’un métier...(...)...

Les «sociologues » : Ils vont également jouer un rôle important dans le débat en révélant les métamorphoses du milieu de l’art et sa profonde crise d’identité. Ils vont tendre un miroir qui obligera au constat d’une réalité jusque là cachée par l’idéologie. Bourdieu dans les années 70 avait étudié les pratiques de l’art. En ce début des années 90, Raymonde Moulin et Nathalie Heinich s’attellent à décrire le "milieu de l’art" : artistes, collectionneurs, public, marchands.


Le débat sort de l’ombre : mai 1996-mai 1997

C’est dans ce climat que va se produire un accident qui mettra le feu aux poudres. Le 10 mai 1996, Jean Baudrillard livrera dans le quotidien Libération ses réflexions de sociologue sur l’art contemporain. Il se produisit alors un malentendu sur le sens du texte qui fut perçu comme une critique radicale de l’art contemporain. Il avait osé dire tout haut dans un quotidien à grand tirage, ce qui se pensait tout bas. La polémique cachée apparut au grand jour.

Pendant un an, revues, hebdomadaires, quotidiens, radios, télévisions, permirent un grand déballage sur le sujet défendu. Evincé jusque là de la critique de « l’art contemporain », le public se montra très intéressé. Le courrier des lecteurs assailli de lettres, éveilla quelques inquiétudes. En donnant au public un pouvoir d’arbitrage, on mettait en danger les Institutions. L’arrière plan politique du moment, les victoires de Le Pen aux municipales, ses déclarations, son désir d’utiliser les subventions culturelles autrement, firent re-basculer le débat dans le politique.

Pour reprendre les choses en main, le Ministère de la Culture, le journal Le Monde et France-Culture organisent un Colloque à L’Ecole des Beaux-Arts en ami 1997. Le but était une discussion sur la définition, les critères de l’art contemporain, mais c’est une querelle politique qui eut lieu. L’événement tourna au procès de Moscou, Philippe Domecq et Jean Clair furent jugés coupables d’avoir mis l’art contemporain en danger. Le public dans la salle ne suivit pas les orateurs du podium qui fut déconsidéré. Les médias ne commentèrent pas cet événement quelque peu honteux et leur silence mit un point final au débat public. Ce silence dure encore.


Le nouvel art contemporain : 1997-2006

Dès le lendemain, la querelle de « l’art contemporain » reprit son cours souterrain dans les revues savantes et les éditions confidentielles. Les « critiques » comme Jean Clair travaillent à démêler les fils de l’histoire de l’art au cours du XX° siècle, tâche difficile, tant celle-ci est mêlée aux totalitarismes de l’époque. Chaque démystification soulève des indignations de la part des inconditionnels de l’art contemporain et l’auteur subit régulièrement l’injure de « révisionniste » !

Elle s’ajoute à celle de « nostalgique », terme dont on qualifie désormais tous ceux qui n’acceptent pas la suprématie de « l’art contemporain » sur l’art qualifié « d’anachronique », elle s’applique à ceux qui dépassés par l’histoire, dénient la réalité du monde actuel. Jean Clair est le seul critique radical visible dans les médias, protégé qu’il est par le succès de ses expositions auprès du public.

Fait nouveau, une autre critique se développe intensément dans l’ombre. Pierre Souchaud rassemble tout ce travail d’analyse dans la revue Artension qui réapparaît en 2001, après 9 ans d’interruption. Il a l’ambition de montrer tout ce qui existe dans le domaine de la critique sans chercher à faire l’unanimité des points de vue...(...)...

Par contre, les « théoriciens » de « l’art contemporain », très visibles médiatiquement essayent d’intégrer dans leur discours les critiques de leurs adversaires et en particulier celles de J.P. Domecq : l’absence de critères, l’indifférence du public, l’obligation du nouveau… Il faut sauver « l’art contemporain » !

Nicolas Bourriaud s’est beaucoup attaché à la tâche. Il ne croît plus à la notion de progrès et constate « qu’aucun artiste ne revendique plus aujourd’hui la notion de nouveau », « être moderne pour moi, c’est valoriser le présent par rapport à un passé mythifié ». Yves Michaud et lui vont élaborer nombre d’idées en ce début des années 2000. Ils sont attachés à la post-modernité. Michaud écrit : « le concept d’un art sans définition est devenu le point central de sa définition».

Plus de dogme donc, et si personne n’est obligé au nouveau, tout le monde a le devoir de changer sans cesse : « Au gré des emprunts, recyclages, métissages et pirateries, l’homme ne cesse de produire de l’invention ». Le rêve de Michaud est d’épurer la modernité de toute utopie, il entend se passer des idéaux positifs, remplaçant la finalité par le mouvement perpétuel de choses qui vont. Il faut accepter le moment historique comme un fait fatal.

En art, fini le conceptualisme étroit, le refus des folklores, du kitsch, de la peinture. Toutes les « esthétiques » sont permises, c’est-à-dire les « concepts » du laid, du beau, de l’horrible ou du banal. Une seule chose est interdite : le jugement selon des critères de valeurs universels. Michaud désigne l’ennemi : « L’idée d’une grande esthétique pour un grand art est la machine fictive et terroriste destinée à nier cette réalité plurielle des comportements artistiques et esthétiques. Elle est corrélative des entreprises pour nier la diversité des groupes au sein de l’espace social ». Bourriaud fait écho : « Il faut mixer le haut et le bas ».

Pour répondre à l’accusation d’être un art sans public, l’un et l’autre vont développer l’idée d’ «interactivité ». Nicolas Bourriaud dans « l’esthétique relationnelle » et Yves Michaud dans son dernier livre « Critères esthétiques et jugement de goût », appellent de tous leurs vœux « un jugement collectif » de l’art du présent par un public actif et participatif. L’art contemporain ne sera sauvé qu’en impliquant le public dans son jeu, en lui donnant des satisfactions narcissiques selon la théorie psychanalytique de Daniel Sibony qui renforce efficacement le discours de nos deux « théoriciens ».


Pour sortir de l’impasse

Au bout de quinze ans de réflexion, « l’art contemporain » à la française a trouvé un nouveau contenu : « tout se vaut, tout est possible, même la peinture ! ». La proposition est pertinente pour « l’art contemporain » mais vide de sens pour « l’art ». Le débat est dans une impasse.

La solution serait d’accepter l’éclatement sémantique et de considérer qu’il y a deux définitions irréductibles l’une à l’autre. Il y aura des écoles, des marchés, des galeries différentes, pour chaque catégorie. L’incontournable Ministère de la Culture créera des départements supplémentaires pour que les deux activités soient représentées. Les médias prévoiront deux rubriques. Les artistes, les critiques, les amateurs choisiront en pleine connaissance de cause ce qui leur correspond le mieux. Le principe de la non-confusion a l’avantage de libérer tout le monde : artistes, amateurs et critiques. L’artiste choisit librement sa catégorie et la façon dont il veut être regardé et jugé. L’amateur et le critique savent aussi comment ils doivent regarder l’œuvre, la comprendre et l’évaluer sans avoir à se confier à des experts. Chacun retrouve son libre arbitre, ce qui dans le domaine de la création et de la fréquentation des œuvres d’art est essentiel.

Il n’y aura plus de « ressentiment », de frustration ou d’incompréhension. Chaque type d’activité aura sa nécessité propre.»

© Aude de Kerros - Artension n°28, mars-avril 2006, page 47-51

www.artension.fr/

Source Internet : La page rectoversée n°34

http://www.rectoversion.com/contact_lapage34.htm
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